Treize jours au cœur de l’Inde, un autre monde… Fascinant, déroutant : des villes grouillantes, mais un peuple gentil et plutôt contemplatif ; des monuments à l’architecture si travaillée, si ciselée qu’on en reste ébahis ; un pays odorant (odeurs de la vie et de la misère parfois) et au goût (trop) fort : ah, les épices pendant tous ces jours … Heureusement, les deux concepteurs-accompagnateurs du voyage et de la course des « cent kilomètres du désert du Thar », Michel et Sandrine, bien français tous les deux, nous ont ouvert quelques portes de ce monde inconnu. Et ils ont réussi, je crois, à attiser notre curiosité pour ce pays déroutant et fabuleux, dont ils sont tombés amoureux à leur première visite il y a une vingtaine d’années  … Pour commencer, une semaine de voyage et de tourisme nous a permis d’appréhender un peu le pays : Delhi, la capitale, sonore et surpeuplée, les premiers déplacements en rickshaw, leurs petits taxis en plein air où il faut parfois s’accrocher à son siège pour ne pas être éjecté au milieu du tohu bohu de la circulation ; les premiers repas indiens, qu’on nous promet «not spicy » mais qui emportent quand même la bouche (vive mes sachets de « Smecta » pour remédier aux premiers dérangements intestinaux !). Et déjà, quelques splendeurs architecturales, que ce soit de l’époque moghole comme le tombeau d’Humayun, ou tout récent comme l’étonnant temple d’Akshardham, inauguré en 2005, mais d’une finesse de ciselure digne de l’âge d’or impérial (17ème siècle) !

Immanquablement, le troisième jour, nous rejoignons Agra et, au soleil couchant, nous découvrons, le souffle coupé, le fabuleux Taj Mahal : on a beau l’avoir vu dix mille fois en photos, films, quand on passe le dernier porche et débouche soudain devant tout l’ensemble de marbre blanc , on est saisis par la perfection de l’ensemble, la légèreté du mausolée, comme posé au milieu des bassins.

Dans ma tête, refrain lancinant qui me dit, qu’à lui seul, il justifiait le voyage …

Pourtant, après, ce seront tout un chapelet de grosses villes fascinantes : Jaipur et son « palais des vents », Fatehpur Sikri, étonnante cité impériale qui n’a été habitée que 13 ans (1572-1585) avant que l’on ne constate que la difficulté d’approvisionnement en eau y rendait la vie impossible ! Puis le temple des singes, cette étrange cité occupée par 700 petits singes, managés de main de maître par un gros macaque qui sait se faire obéir !

Le lendemain, le car s’arrête à la sortie d’Ajmer pour la pré-étape : départ en montée, bouche sèche tout de suite : on a compris ce qui nous attend ici, pas question de courir sans avoir une bouteille d’eau à la main. Pourtant, malgré ces désagréments, comme cela nous fait tous du bien d’avoir chaussé les baskets et de prendre  enfin nos marques dans ce pays si différent … car la course approche, et je ne sais pas pour les autres, mais moi, je commence à ressentir un petit fond d’angoisse : est-ce que je sais encore courir ? Et comment est-ce que je vais m’en sortir ?

Autre monde, nous le constatons tout de suite car, à l’arrivée de notre footing d’acclimatation, Daniel (un coureur de Poitiers, devenu « kéké » au cours du voyage)a une bien mauvaise surprise : comme il pourvoit à un besoin bien naturel au pied d’un arbre à l’arrivée de la course, chose que, chez nous, les hommes accomplissent debout – alors qu’un indien s’accroupit pour cela – un singe, accroché dans l’arbre au-dessus de sa tête, se jette sur lui et lui griffe la moitié de la joue (il semblerait que le singe, attaché de surcroit, a jugé que Daniel envahissait son territoire). Notre nouvel ami s’en tirera avec une visite  à l’hôpital, une mise à jour de ses vaccins (rage) et des antibiotiques !!

Ce jour-là, notre ville étape, Puskar, est assez surprenante (ni viande, ni alcool, très religieuse car dédiée à Brahma) mais on y retrouve une clientèle d’occidentaux style baba cool vieillissant comme je n’en avais plus vu depuis les années 70 ! Très reposant, en tous cas, et plutôt sympa.  Le lendemain, c’est l’arrivée à Jodhpur, la ville bleue, le formidable fort de Mehrangarh et le marché aux épices. Et le jour suivant, enfin, l’arrivée au « camp de base », installé en plein désert, à l’abri de murs de toile finement décorées. Le dîner sera fabuleux, digne des « mille et une nuits » : deux longue tables de banquet, entre lesquelles circulent une nuée de serviteurs qui nous approvisionnent de

maints petits ingrédients de la cuisine indienne : riz, légumes, dal, curd, chapatis à tremper dans tout cela …

Puis, on s’installe, chacun  à notre guise car l’enclos est vaste pour y disposer les lits, et chacun peut se faire son petit coin à lui. Belle nuit de bivouac, entrecoupée de réveils glorieux, avec les étoiles plein les yeux : Dieu, que j’aime les bivouacs ! … Souvenir, souvenir …

Mardi 21 février, « la course » …

Départ de la course à 9h passées, dans un petit matin pas trop chaud, un peu de vent qui déshydratera un peu mais rafraichira bien. Départ groupé – on n’est pas si nombreux que cela ! Moi, je reste plutôt à l’arrière-garde (je n’en bougerai d’ailleurs jamais) mais j’apprendrai demain qu’une bonne partie des kékés sont partis ensemble, et vont rester groupés le premier tiers de la course.  Joël, dans l’euphorie de ce matin de course, s’envole devant et il attaquera en tête la première zone de sable et de dunes vers le 12ème kilomètre. Un vrai moment de bonheur pour lui, il me le dira plus tard. En fait, il fera une belle course régulière, sans vrai coup de barre, et sera passé, au fil des kilomètres, par six autres concurrents : il finira 7ème, belle perf ! 

Mais décrivons d’abord un peu cette course unique : un premier passage de sable et d’arbustes du 12 au 20km ; de nouveau de la route – personnellement, c’est par là que mon rickshaw me fait faire un détour par un village où je n’aurais pas dû passer, mais il se trompe ! Demi-tour, retour à l’embranchement que j’ai loupé et course d’orientation. Heureusement que mon mari  Marc la fait avec moi car, avec mon handicap visuel, j’étais sûre de finir en tas d’os desséchés au fond d’un trou ! Puis route, j’accélère pour être avant 17h30 au départ de la zone de dunes car j’apprends que,  si  c’est gagné  pour le cut-off où je craignais d’être arrêtée, je risque  d’être obligée d’emprunter la route au lieu des dunes si la nuit peut tomber avant que je sois sortie de ce tronçon magique ! Pas question de louper ce superbe passage : Motivée, cela me relance car, quand même, on est venus pour les dunes ! Et effectivement, ce passage sera le plus beau de la course. Marc le fait avec moi et, à chaque sommet de dune, repéré par un chameau (ah, le balisage façon « désert du Thar », la classe !), on cherche le chameau suivant et on file vers la dune en question. Sans conteste le meilleur moment de la course …

Quand j’en sors, le soleil décline et un des organisateurs indiens me conseille de rejoindre au plus vite la route asphaltée : cela va me rallonger un peu mais, là encore, pas question de se laisser surprendre par la nuit dans le sable. De là, il doit me rester peut-être 45km de macadam… Quelques heures de galère.

Revenons aux différents kékés. Après la course en tête de Joël, autre stratégie de course, celle de Thierry. Depuis son arrivée en Inde, il traîne une grosse crève : comme il me l’avouera, si cela avait été une course ordinaire, dans l’hexagone, il n’aurait pas pris le départ. Mais, là, vu le voyage, le budget investi, pas possible de renoncer. Alors, il part le dernier et, doucement, et au fil des  tronçons de course, remonte la majorité des concurrents, marche à l’heure la plus chaude, jusqu’à 16h puis recourt tout le temps à partir du ravito du 62ème. Il finira « bien », à la 6ème place et premier des kékés !

Je sais que beaucoup des kékés se sont plaints de problèmes de pieds et d’ampoules car le sable a été meurtrier : Jean-Claude s’en est voulu de n’avoir pas pris le temps de nettoyer soigneusement ses pieds après la zone de dunes, avec les chameaux. Il souffrira le martyre … Moi, j’ai fini avec Roland (les pieds noircis par des poches de sang, qu’il lui faut tenter de rafraichir aux pauses près de son rickshaw. Lydia, qui complètera  notre trio gagnant, n’est guère plus confortable, côté ampoules.)

Quant à Hubert, ou Bernard, je sais qu’ils ont aimé la variété de la course, surtout de jour, le charme des passages de sable- un peu trop de route, à la fin, mais pour nous qui finissions de nuit, c’était la seule façon de pouvoir laisser un délai aussi large … Le fait de se retrouver, toute une bande de kékés, pas loin les uns des autres, fut une chance pour eux. Et le tandem avec le rickshaw a bien fonctionné la plupart du temps. Je sais que Marie-Thérèse, dans le rickshaw d’Yvon, a vraiment bien sympathisé avec son accompagnateur  indien et en a quasi adopté toute la famille (elle aurait voulu, à son retour en France, leur envoyer vêtements ou matériel  de classe mais on lui a expliqué que ce type de colis n’arrive jamais en Inde !!)

Pour conclure, je pense que, sur cette course inhabituelle  et difficile par tous ces passages de sable (les organisateurs en avouaient 38km !), le fait de pouvoir nous retrouver et cheminer ensemble (vous connaissez la franche coopération en course entre les kékés) a donné une autre couleur à « l’épreuve » (oui, c’est le mot qui convient) car, pour moi qui étais seule depuis le 20èmekm,  quand j’ai retrouvé Roland et Lydia, au 72ème, j’ai su que c’était gagné !

Résultats des kékés : Thierry Beaumont/14h24 ; Joël Pasquet/ 14h34 ; Bernard Desbordes/ 15h37 ;Pierre Alcarez/ 16h33 ; Yvon Mouillé/ 16h41 ; Jean-Claude Lamarque/ 16h42 ; Hubert Gautron/ 17h04 ; Lydia Maury, Roland Roux, Monique Fornari/ 19h25 ; Daniel Valin/ 33km (pour l’excuser, après son agression par le singe, il était sous antibiotiques !)

Les trois jours qui ont suivi à Jaisalmer ont eu le goût savoureux de la dégustation d’après-course : méharée jouissive (bonjour les adducteurs !) pour aller voir le coucher de soleil sur les dunes, repas festif de remise des récompenses ; soirée de fête où nous étions tous invités chez nos organisateurs indiens (Prem, sa petite femme de 22ans … et sa grand-mère de 105 ans !!) ; course des enfants (de primaire) et remise de friandises et petits lots à tous les gamins indiens ; et retour à Delhi par le train de Jodpur (20 heures de train, où on partage nos compartiments avec des indiens : instructif !)

Je crois que tous, pendant des jours et des semaines, on a gardé un air un peu bizarre, en décalage avec notre monde matérialiste et chronométré de la vie occidentale. Pas encore revenus … Encore un peu là-bas ? A la fois éblouis et déroutés ; choqués ? 

Pour sûr, un voyage qu’on ne peut oublier …

Monique Fornari, le 24 mars 2012